La philosophie de l’ubuntu

« Ubuntu » est un terme qui signifie à la fois, « interdépendance », « partage », « solidarité » dans un certain nombre de langues africaines. Le mot est également parfois traduit par : « je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ».

Desmond Tutu, né en 1931 en Afrique du Sud, archevêque, prix Nobel de la Paix en 1984, Président de la Commission vérité et de la réconciliation, est l’un des militants des droits de l’Homme les plus connus. Dans ce texte, il évoque la philosophie de l’ubuntu.

Dans ma culture, ma tradition, « Yu, u nobuntu » est le plus beau compliment qu’on puisse faire à son prochain. En effet, on admet ainsi qu’il possède la merveilleuse qualité de l’ubuntu. Il s’agit d’une référence à sa conduite envers ses frères humains, à la manière dont il les considère et dont il se voit, lui, dans les relations personnelles, familiales, mais également au sein de la communauté élargie. L’ubuntu est l’un des pivots de la philosophie africaine : la qualité d’humanité dans son essence même.

Le concept se définit suivant deux axes distincts. D’après le premier, faire preuve d’ubuntu signifie se montrer amical, hospitalier, généreux, attentif à autrui et compatissant. En d’autres termes, mettre sa force au service de son prochain-du faible, du miséreux, du malade- sans profiter de personne. Le traiter comme on voudrait être traité. Ce qui revient à exprimer le deuxième volet du concept, lequel implique l’ouverture, la magnanimité. Le partage. Celui qui reconnaît l’humanité d’autrui, et elle se mêle inextricablement à la sienne.

L’ubuntu rend les gens faciles à aborder, accueillants, bienveillants ; les qualités de leur prochain ne leur inspirent aucune jalousie, parce que la conscience d’appartenir à un tout plus vaste sert de fondation au sentiment de leur propre valeur et à leur estime d’eux-mêmes. L’ubuntu revisiterait la proposition de Descartes – « je pense, donc je suis »-en disant : « je suis humain, car j’appartiens. » ou encore : « on est être humain à travers d’autres êtres humains. » Nul ne vient au monde achevé. Nul ne saurait penser, marcher, parler, se conduire s’il ne l’avait appris de ses frères. Chacun a besoin d’eux pour acquérir son humanité. L’être humain solitaire, totalement isolé, est en lui-même une contradiction.

Parce que nous avons besoin les uns des autres, nous avons un penchant naturel à l’entraide et à la coopération. Dans le cas contraire, notre espèce se serait éteinte depuis longtemps, consumée par la violence et la haine que nous portons en nous. Il n’en a rien été. Nous avons survécu, malgré le mal et les guerres, qui ont suscité tant de souffrances et de misère au fil des siècles. Nous avons survécu, parce que nous aspirons à l’harmonie et à la communauté, celle des vivants biens sûrs, mais unie dans le respect de nos ancêtres. Ils constituent avec la passé un lien qui nous donne un sentiment de continuité – l’impression que nous avons crée, que nous créons, des sociétés visant au plus grand bien, que nous essayons et parvenons à surmonter ce qui perverti notre but. Nos guerres s’achèvent : nous espérons la guérison.

En vous diminuant, vous, je me diminue, moi

Pourtant, la colère, la rancœur, la soif de vengeance, l’avidité et même l’esprit de compétition agressif qui règne sur une bonne partie du monde contemporain corrodent l’harmonie, qu’ils mettent ainsi en péril. L’ubuntu nous apprend que ceux qui cherchent à détruire et à déshumaniser sont également les victimes d’une idéologie politique, d’un système économique ou d’une conviction religieuse distordue. En conséquence ; ils perdent autant leur humanité que ceux qu’ils piétinent.

Jamais cette évidence n’est apparue aussi éclatante que durant les années de l’apartheid en Afrique du Sud. L’humanité tout entière étant liée, celles des fanatiques de la ségrégation l’était inexorablement à celle de leurs victimes. Lorsqu’ils déshumanisaient des malheureux par les souffrances qu’ils leur infligeaient, ils se déshumanisaient eux-mêmes. J’ai d’ailleurs dit à l’époque que l’oppresseur était aussi déshumanisé, sinon plus, que l’opprimé. Il n’est pas possible d’interpréter autrement la réaction du ministre de la Justice, Jimmy Kruger, quand on lui a annoncé la mort en prison de Steve Biko, le chef du mouvement de la Conscience noire. De ce meurtre atroce par la torture, Kruger a dit qu’il le laissait froid. On ne peut que s’interroger sur l’humanité – l’ubuntu – d’un homme capable d’une telle dureté face à la souffrance et à la mort d’un frère humain.

Il était aussi évident qu’après avoir connu une telle situation le pays n’aurait pas d’avenir sans la magnanimité des victimes. La fin de l’apartheid représentait évidemment un défi pour l’ubuntu, mais jamais je n’ai douté de son pouvoir de réconciliation. En fait, j’ai souvent pensé à Malusi Mpumlwana, un des compagnons de Biko, qui, au moment même où la police le torturait, a compris en regardant ses bourreaux qu’ils étaient humains, eux aussi, et qu’ils avaient besoin de son aide « pour retrouver l’humanité qu’ils perdaient ainsi ».

L’essence de l’ubuntu est clairement apparue durant les auditions de la Commission de la vérité et de la réconciliation qui se sont déroulées en Afrique du Sud, au milieu des années 1990. Les victimes ont pardonné à leurs bourreaux, elles ont aussi pardonné à ceux qui, par leur inertie, avaient soutenu l’apartheid. De même, certains bourreaux se sont confessés, ils ont demandé pardon et obtenu une amnistie. Cette rémission n’avait rien à voir avec l’altruisme. Elle était nécessaire pour que les anciens opprimés retrouvent dignité et humanité, mais aussi les rendent à leurs oppresseurs d’hier.

Cette expression de l’ubuntu a prouvé que nous pouvons être humains qu’ensemble. Nous ne pouvons être libres qu’ensemble.

Photo : © Stefan Kocev

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