Thomas Sankara : la fulgurance pour l’éternité

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara, Président du Burkina Faso, est assassiné par un commando. Trente ans après, le souvenir de cet assassinat reste présent dans les mémoires. Dernier texte des chroniques de David Gakunzi consacrées à Thomas Sankara.

Au creux de ce jour d’octobre, dans le gris du ciel, la rumeur comme une clameur, comme une longue et interminable complainte. Des cris comme des sifflements étouffés de rage et de fureur. Et le désespoir de terre en terre comme une colonne de fumée qui s’élève. Décombres. L’espérance mitraillée ; Sankara assassiné.

Des savanes arides aux râles avalés, par-dessus les Congos tumultueux, Sankara, chaque heure habitée par la conscience du temps compté, rêvait d’une Afrique rendue à elle-même : ne pas perdre son temps à bavarder de ce qu’il faudrait faire mais faire tout ce qu’il faut faire pour, l’instant d’un fragment d’éternité, rendre le monde meilleur à temps.

Mais au pied du jour levant, la nuit était gravée dans la flamboyance de l’aurore naissant. Il y avait des signes qui ne trompent pas dès le seizième jour du mois de mai 1983. Au bas de la journée, Guy Penne, le Monsieur Afrique de l’Elysée, l’office partagé avec Jean-Christophe, fils de Mitterrand, débarque à Ouagadougo et le jour d’après, le 17 mai 1983, Sankara est jeté en prison. Et la jeunesse, la colère soulevée jusqu’aux entrailles, vague debout contre l’agenouillement ; et de Pô à Ouaga, la révolte résonnante, Sankara libéré et porté au sommet du pouvoir. La leçon retenue par l’Afrique à Papa, invisible chasseur à l’affût, le regard ajustant son coup ? On ne jette pas en cage d’un clin d’œil Sankara ; on fait autre chose : à la déclinaison du jour de faille, le soleil serait éteint.

Il y’avait des signes. Aux frontières du vide, du côté de Yamoussoukro, entre deux nuits sans sommeil, le pachyderme, roitelet de pacotille, pestait, pestait. Il haïssait jusqu’au sang ce jeune homme du Sahel, l’intégrité verticale, la majesté verdoyante, le dos tourné à la tribu des surannés. Le pachyderme, la trouille au bide, craignait la contagion d’Abidjan au Niger. Et il jurait, fulminait, grognait, appelait Paris et raccrochait, contactait Ouaga et raccrochait… Se disait, se transmettait, les voix cagoulées, des consignes féroces que nul n’oserait signer de son patronyme devant l’Histoire sur télex diplomatiques. Et Sankara, aux heures du soleil envoûté d’effacement, voyait le futur tel quel : le pachyderme vieillirait de mourir à son aise et, lui, renaîtrait, peut-être, à la fleur de l’âge. Le verdoiement résolu, la fougue à la conquête de l’avenir, le souffle sur un fil, il savait ce qui l’attendait.

Lourd. Il faisait lourd. Le jour était à vif et le ciel rétrécissait. Par delà l’horizon, entre pierres et poussières, à la lisière du désert, le tapageur colonel de Tripoli, commandant consciences contre pétrodollars, était, lui aussi, tout sirocco dehors contre cette utopie irradiant du Sahel, le charme infini illuminant l’Afrique, le geste substantiel à contre-courant du diktat de la Jamahiriya. Jeune et libre ne voulant ni coucher à l’Ouest, ni dîner à l’Est et encore moins danser du ventre à Tripoli, jeune et frère de la terre entière récusant les formules congelées, Sankara revendiquait la liberté irréductible de penser sans maître à penser,de penser sans ni chevalet ni chain-gang : « Même fracassés par l’Histoire, disait-il aux gens du Faso d’Afrique, ne déléguez jamais à personne, par paresse, par soumission ou conformisme, le privilège de nommer, de définir et de fixer les limites de votre monde: la misère n’est pas une malédiction. »

Et la mémoire tournée vers l’avenir, Sankara continuait encore et encore à dessiner sur le ciel balafré, la clarté des temps à venir.

L’orage. Au seuil du destin, le jour fissuré d’une rive à l’autre, les signes du temps annonçaient le désastre au premier tournant d’octobre. La fraternité d’hier, la mémoire disloquée, carcasse séchée de crapaud venimeux, la gueule zombi vorace sur le sang prête à la félonie, poussait des cris stridents de fauve. Les carnassiers, colonnes alignées, étaient dehors et les vautours, nettoyeurs de la jungle, effaceurs des traces de la mort, valsaient, valsaient en meutes.

Et la mémoire tournée vers l’avenir, Sankara continuait encore et encore à dessiner sur le ciel balafré, la clarté des temps à venir. Mais sur le front du sol, l’ombre se trémoussait, remuait, dansait la danse du diable renversant la grâce : les pelles jaugeaient déjà la charpente du fils du Faso ; l’horizon poisseux, il mordrait la poussière et la salive vénéneuse, le récit à la cadence du mensonge, on dresserait, l’Afrique voix en minuscules, l’écran qui cache l’Histoire : une tragédie vient d’avoir lieu mais … « c’était un accident » et « ce qui est arrivé n’est pas arrivé ».

Jeudi 15 octobre. Jeudi 15 octobre de l’année 1987 et la vie trouée sur la poussière. Et le cri de l’horizon qui saigne et les cœurs transpercés gémissant : Sankara, espérance éphémère, gisant au flot des sables !

Et sur Radio Ouagadougou, le soleil expiré, la divagation en communiqué dégorgeant l’épouvante : « Le Front populaire regroupant les forces patriotiques a décidé de mettre fin en ce jour du 15 octobre au pouvoir autocratique de Thomas Sankara et d’arrêter le processus de restauration néocoloniale entrepris par ce traître à la révolution. Le Conseil national de la révolution est dissous. Le gouvernement est dissous. Le Président du Faso est démis de ses fonctions. La patrie ou la mort, nous vaincrons ! »

Depuis ce jour trempé d’effroi, depuis ce funèbre jour d’octobre, tous les matins, là où la vie affronte l’agonie, les vents de l’univers galopant sur le tracé de la vaste clarté, les fragments évanescents de Dagnoen ramassés, fredonnent, d’hier à demain, le nom d’une étoile triomphant de l’oubli au fronton de la mémoire : Sankara ; Sankara, trente-sept ans et la fulgurance pour l’éternité.

Photo : © Sia Kambou/ANP

1 commentaire

  1. Bonjour DAVID GAKUNZI!
    Merci de rappeler au monde que l’Afrique n’a jamais manqué de d’intelligences pour son développement, au contraire, elle en regorge, sauf que, chaque foi qu’ils apparaissent en REAL POLITIQUE bénéficiant aux africains d’abord, ils sont éliminés.
    Thomas SANKARA, élève de Lumumba, de Kwame Nkrumah, de Amilcar Cabral était un exemple actif.
    Estamos juntos.

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