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Paix & sécurité

Guatemala : paix et réconciliation

La réconciliation sociale, symbolique essentiel pour la construction de paix au Guatemala après le conflit armé interne : les raisons et les conséquences de son absence.

Par Henri Bauer

 

Cet article a pour objectif d’aborder la « réconciliation » au Guatemala à l’issue du conflit armé qui a ravagé le pays pendant 36 ans, de 1960 à 1996. Un conflit caractérisé par la cruauté de la stratégie militaire de l’armée faisant plus de 200 000 morts et disparus dans des conditions atroces. « On ne se réconcilie pas avec son ami, mais avec son ennemi » : la réconciliation présuppose l’existence de l’ennemi, la haine de l’ennemi, la volonté de le détruire. Cette réconciliation peut être interprétée de façons différentes, chaque interprétation pouvant donner lieu à des « politiques de réconciliation » particulières, alors qu’elle porte des conditions exigeantes, dans le domaine militaire, politique, éthique, qui ne peuvent être mises de côté au risque d’engendrer une réconciliation fictive.

 

Voici les 3 chapitres qui structurent cet article :

Une brève présentation du conflit armé : ses acteurs, ses étapes, sa fin.

Une étude des procédures de construction de l’image de l’autre en tant qu’ennemi : je présente cet ennemi non pas comme une donnée mais comme une construction sociale.

Une présentation de l’affrontement entre différentes interprétations de la réconciliation et une analyse critique des raisons et des conséquences de son absence après le conflit armé au Guatemala.

 

Cet article est composé de deux perspectives distinctes et complémentaires. D’une part, je suis chercheur spécialisé dans la compréhension des conflits et la construction de la paix. D’autre part, d’origine guatémaltèque, j’ai connu personnellement ce conflit. En ce sens, je mets en œuvre une grille d’analyse particulière, très proche de « l’analyse compréhensive » de Max Weber.

 

Le conflit armé

 

Le Guatemala a été traversé par un conflit armé interne d’une extrême violence entre 1960 - année d’organisation du premier groupe de guérilla - et 1996, année de la signature des Accords de Paix.

En 2007, 11 ans après la signature des Accords de Paix, les conditions de vie des populations n’ont pas réellement changé : bien que quelques avancées son perceptibles dans le domaine des infrastructures et du commerce - permettant à une élite Maya d’accéder à un certain degré de richesse - la pauvreté, l’exclusion et la discrimination sont le lot quotidien de la majorité.

 

Aux problèmes existant avant la guerre, celle-ci a provoqué d’autres expériences encore plus dramatiques : des milliers de morts, des disparus, des déplacés, des veuves et des orphelins, des communautés totalement exterminées, des esprits habités par la peur, traumatisés, des liens sociaux entièrement rompus par la méfiance réciproque…

 

Comment, dans de telles conditions, mettre en œuvre une politique de réconciliation ? Question nécessaire mais difficile.

Réconciliation difficile car il s’agit, en effet, d’un conflit séculier. Le Guatemala d’aujourd’hui est né d’un immense choc autant culturel et politique que militaire, entre Indiens Mayas et « conquistadores ». Depuis le 16ème siècle, les populations Mayas ont été victimes d’un système social, économique et politique basé sur leur discrimination et reproduit pendant des siècles autant au sein des institutions que dans les mentalités des uns et des autres. L’histoire du pays a été ensuite traversée par le choc entre les rebellions d’une population insoumise et la répression de ses dirigeants. Cette histoire s’est répétée tout au long du 20ème siècle.

 

Au début des années 1940, alors que les inégalités socio-économiques continuaient de s’accroître et que la population était dominée par une dictature militaire, celle-ci a entamé un mouvement social qui poursuivait 3 grands objectifs : Lutter contre les inégalités économiques en instaurant les échanges économiques sur des valeurs telles que la redistribution de la richesse et la justice sociale.

 

Combattre l’exclusion politique en instaurant des modalités nouvelles d’exercice du pouvoir fondées sur des principes démocratiques. Favoriser la participation de la société civile dans la gestion de la nation afin de construire de nouvelles relations sociales basées sur des principes de réconciliation et de paix. Grâce au soutien massif que la population a donné à ce mouvement, ce dernier est parvenu, en 1944, d’une part à remplacer le régime militaire dictatorial par un régime politique démocratique, d’autre part à mettre en place des réformes sociales, politiques et économiques allant dans le sens des valeurs recherchées à l’origine. Ce mouvement fut baptisé par la société civile « la révolution de 1944 ».

 

Cependant, cette révolution venait contrarier les intérêts et ébranler les privilèges d’une minorité habituée à monopoliser la richesse et le pouvoir du pays. Cette dernière, en faisant passer ce mouvement socio-politique pour une simple stratégie communiste soviétique de pénétration en Amérique centrale, arrière-cour des États-Unis, dans un contexte de guerre froide, a réussi à obtenir le soutien de Washington. En 1954, l’expérience démocratique du Guatemala était mise à plat par le biais d’un coup d’Etat qui redonna le pouvoir encore une fois à l’alliance composée par les élites traditionnelles et les militaires du pays.

 

Alors que les tentatives d’opposition et de quête de démocratie s’exprimaient dans les sous-sols sociaux de la population, un petit groupe d’officiers de l’armée nationale, en désaccord avec leurs chefs pour des raisons autant idéologiques que de contrôle du pouvoir, est entré en rébellion, d’abord politique ensuite militaire. En 1960 ce groupe est devenu le premier groupe armé se revendiquant d’une idéologie révolutionnaire. Il s’agit de la naissance de la guérilla au Guatemala. En raison de l’imposition d’un Etat militaire fort à l’ensemble de la population et de l’application d’un système de répression féroce contre toute opposition, y compris non armée, aucune contestation ni critique du pouvoir n’étais toléré. La rébellion armée, objet d’une répression sélective et très efficace de la part de l’armée nationale, ne trouvait pas l’espace nécessaire à son développement.

 

Ce n’est qu’à la fin des années 1970 que la guérilla est devenue « mouvement », lorsque les leaders guérilleros se sont tournés vers la population Maya dont la plupart vivait dans des conditions économiques, politiques, culturelles, etc. d’une extrême précarité. Situation qui était aggravée par la répression extrêmement violente de l’armée. La population Maya a commencé à se tourner à son tour vers la guérilla dans un mouvement presque massif. A la fin des années 1970 les combats sont devenus de plus en plus importants en nombre et en gravité.

Suite à l’ampleur que prenait le mouvement guérillero, l’armée a entrepris une stratégie militaire de répression massive qui se traduisit par la disparition des opposants, la torture, des massacres, la technique de la terre brûlée, engendrant de nombreuses victimes civiles assassinées dans des conditions atroces.

 

En 1983, après une année et demie de combat militaire féroce qui, loin d’épargner les populations civiles, fit de nombreuses victimes via l’utilisation de techniques militaires des plus cruelles, le mouvement guérillero était affaibli de façon importante. Une grande partie des combattants avait péri dans les combats. Les populations Mayas, désormais bien contrôlées par l’armée, ne coopéraient plus avec un mouvement guérillero vaincu militairement et agonisant. Bien qu’une telle répression ait été perçue par l’armée comme une victoire militaire, elle s’est avérée être l’une des raisons de sa défaite politique face aux revendications de la société civile, en termes de respect des droits de l’homme et de démocratisation du pouvoir.

 

Les procédures de construction de l’ennemi

 

Comment la société guatémaltèque a-t-elle pu en arriver là ? Comment une grande partie de la population a-t-elle pu prendre les armes pour s’entretuer ? La guerre est le fruit d’une construction complexe. Il est nécessaire de compter sur quelques éléments indispensables à la guerre, faute de quoi celle-ci n’est tout simplement pas possible. Je prends en compte ici 3 de ces éléments qui me semblent importants pour comprendre le conflit guatémaltèque, à savoir :

La division de la société en deux grandes parties et l’organisation de deux groupes opposés ;

La construction de l’image de l’autre en tant qu’ennemi dans l’imaginaire des deux groupes ;

Le développement de la peur de l’autre pouvant amener par l’utilisation de l’irrationnel jusqu’à la haine de l’autre.

 

Cette triple procédure, on le voit bien, constitue un système symbolique précis qui produit du sens : pour être capable de tuer, et de se faire tuer, l’homme a besoin d’une raison ultime, d’un sens, lui permettant de justifier son action. Cette justification est d’autant plus efficace lorsque celle-ci est sacralisée. Comment le conflit a-t-il été construit au Guatemala ?

 

« L’idéologisation » des inégalités sociales

 

Le Guatemala est un pays traversé par des inégalités sociales extrêmes. Une minorité de la population possède la majorité des ressources économiques, financières, culturelles, politiques, alors que la grande majorité en est démunie. Il s’agit d’un pays disloqué en plusieurs mondes, les uns et les autres enchevêtrés entre eux sur certains aspects et totalement divisés sur d’autres aspects. Ces inégalités ont été interprétées de façon très précise dans un contexte de guerre froide où le monde paraissait divisé en deux blocs. On a commencé à regarder la société guatémaltèque comme étant traversée par une seule fracture sociale donnant lieu à deux groupes distincts et opposés : les riches et les pauvres. Sans aucune nuance.

 

Le contexte géopolitique de l’époque mettait le Guatemala à l’arrière-cour des Etats-Unis, non seulement dans le domaine géographique mais aussi économique, politique et militaire. Le bagage idéologique de la guerre froide a été utilisé au Guatemala pour couper la société en deux groupes, ceux qui soutenaient le régime en vigueur et ceux qui le contestaient : conservateurs et révolutionnaires. Les élites guatémaltèques qui géraient la société et l’Etat ont adopté la doctrine de la Sécurité Nationale et mis en place une stratégie de répression de toute revendication sociale : les expressions « justice sociale », « égalité de droits » et même « respect des droits humains » étaient assimilées par le pouvoir à des arguments utilisés par le communisme international : ceux qui le portaient étaient réprimés par la violence.

 

Les révolutionnaires, quant à eux, continuaient d’affirmer que seule la violence contre « les riches » pouvait permettre le changement de régime. C’était la « lutte des classes » ou « Karl Marx au Guatemala ». Le contexte international et le facteur idéologique ont été utilisés pour construire deux groupes qui se considéraient mutuellement comme des ennemis. L’affrontement idéologique entre le « bloc » mené par les USA et le « bloc » mené par l’URSS n’avait, au Guatemala, rien d’une guerre « froide ». Au contraire, les deux grandes puissances se faisaient la guerre par population guatémaltèque interposée. C’est en ce sens que des intellectuels guatémaltèques se demandent : y a-t-il eu une « guerre civile » au Guatemala ou, plutôt, une « guerre contre la société civile » ?

 

L’ethnicitation et la négation des métissages

 

Depuis la conquête du Guatemala par les Espagnols, ces derniers ont instauré une grille de lecture particulière de la population guatémaltèque : la lecture ethnique. Aujourd’hui encore la grande majorité des Guatémaltèques continue à utiliser cette grille de lecture en mettant en œuvre une double mutation.

 

Premièrement, ils considèrent que la société guatémaltèque ne doit pas être appréhendée en termes de rencontres et de métissages mais sous la forme d’une cohabitation de cultures différentes – culture maya, européenne, africaine, métisse, etc.-. Pour eux, chacune de ces cultures serait une unité précise et différente des autres ; tous les phénomènes de métissage et de conflit produits par les multiples rencontres de ces aires culturelles sont totalement négligées car les rencontres elles-mêmes sont tout simplement niées. Le Guatemala serait non pas un tissu interculturel mais un archipel constitué de différentes îles culturelles éloignées les unes des autres : une nation constituée de « plusieurs cultures différentes » cohabitant sur un même territoire, une société « pluri-culturelle ».

 

Deuxièmement, cette première mutation qui transforme des rencontres et flux interculturels en cohabitation d’unités séparées, sert à légitimer la deuxième mutation. Pour la majorité des Guatémaltèques, la population d’origine Maya constitue non seulement une « culture séparée » mais aussi une « ethnie différente » : les « Indiens » constitueraient une espèce de « race » distincte face aux autres « races » qui habitent le Guatemala, qu’elles soient d’origine européenne, d’origine africaine ou le résultat des métissages séculiers comme les métis ou « ladinos ». La population du Guatemala ne constituerait pas un tissu mais un archipel peuplé de « plusieurs ethnies différentes » cohabitant sur un même territoire, une société « multi-ethnique ».

 

Cette deuxième mutation, de la culture à l’ethnie, a souvent servi à séparer, sans que personne ne soit capable de définir avec précision le concept d’« ethnie Maya » afin de pouvoir différencier objectivement cette « ethnie » des autres « ethnies »… Tous les arguments avancés jusqu’à présent sont de caractère extrêmement subjectif. Malgré son artificialité, la construction de « l’ethnie indienne » a été utilisée pour mettre en œuvre une démarche d’opposition entre les Indiens et les autres, scindant la société guatémaltèque en deux groupes par le biais d’arguments ethniques : les Indiens et les non indiens.

 

Cependant, je ne partage pas les analyses qui postulent l’existence d’une division politico-ethnique de la société guatémaltèque lors du conflit armé, et selon lesquelles le conflit se déroulait entre les Indiens - qui constituaient la majorité des combattants de la guérilla révolutionnaire - et l’armée : dans cette perspective, parce que la majorité des victimes du conflit étaient des Indiens, l’armée est alors accusée de génocide des Indiens Maya. Sur le terrain les choses étaient moins simples. D’une part, s’il est vrai que la majorité des officiels de l’armée étaient « non Indiens », du côté du mouvement guérillero c’était exactement la même chose : les seigneurs de la guerre, militaires et guérilleros, étaient des « non Indiens ». D’autre part, s’il est vrai que la majorité des combattants de la guérilla étaient Indiens, du côté de l’armée c’était exactement la même chose : les guérilleros et les soldats qui s’affrontaient sur le champ de bataille étaient Indiens, souvent issus des mêmes régions, des même villages, des mêmes familles. Voilà le sens dans lequel les seigneurs de la guerre du conflit armé guatémaltèque ont su utiliser « le facteur ethnique ». C’était en quelque sorte « le choc des cultures » ou « Huntington au Guatemala ». Sauf que, dans ce cas, l’une des deux cultures est restée aux commandes sans descendre sur le champ de bataille, tandis que l’autre a été envoyée se massacrer elle-même. Voilà une deuxième raison qui pousse des spécialistes guatémaltèques à se poser la question de savoir s’il s’agissait d’une « guerre civile » ou d’une « guerre contre la société civile » ?

 

La militarisation des rapports sociaux

 

La construction de l’image de l’autre en tant qu’ennemi trouve son aboutissement et sa réussite dans la destruction de l’ennemi. Cette tâche semble plus efficace lorsque les deux groupes opposés s’affrontent avec des armes. L’armée et la guérilla sont entrées dans une escalade d’armement très importante. Face à une société qui recherchait le respect des droits humains, la démocratie, la justice sociale, l’Etat militaire n’utilisait d’autre moyen que la répression armée. La rébellion armée augmentait au fur et à mesure que la répression militaire se faisait plus forte. Face à l’augmentation de la guérilla, l’armée se sentait obligée d’amplifier et d’aggraver la répression : la « spirale de la violence » était mise efficacement en œuvre.

 

Bientôt le conflit armé a abouti à la violation de la distinction juridico-militaire entre combattants et civils : d’une part, la répression militaire s’appliquait aux combattants de la guérilla ainsi qu’aux populations civiles qui pouvaient paraître suspectes de sympathiser avec la guérilla. Les disparitions, la torture, les assassinats, étaient des pratiques utilisées par l’armée et légitimées par un Etat militaire tout-puissant. D’autre part, la guérilla s’attaquait certes à l’armée et aux institutions étatiques mais aussi à des civils accusés d’être des collaborateurs de l’armée ou tout simplement d’appartenir à des familles plus ou moins « riches ». Les kidnapping, les attentats, les assassinats ciblés étaient des pratiques utilisées par la guérilla. La société civile, quant à elle, se trouvait prise au piège entre les deux camps. Généraux militaires et commandants guérilleros imposaient à la société guatémaltèque la violence comme seul moyen de répondre aux conflits sociaux, voire de vivre ensemble.

 

La violence a pénétré les institutions, les rapports sociaux et les esprits d’une population qui n’avait nul droit à la négociation, aux consensus, à la tolérance, au respect des différences ni à la gestion pacifique des conflits. La violence était devenue l’institution sociale la plus importante : celle-ci englobait et déterminait l’ensemble des rapports sociaux.

 

L’utilisation du sacré pour justifier la violence

 

Les deux groupes étant considérés comme réels, différents et ennemis, il fallait un élément symbolique fort, capable de légitimer, justifier et donner du sens à la volonté de « détruire l’ennemi » par l’utilisation de la violence : l’élément religieux. Le Guatemala étant à majorité chrétienne, c’est au sein du christianisme qu’ont été trouvés les éléments nécessaires à la sacralisation de la violence à venir.

 

D’une part, les élites dominantes ont soutenu le développement d’un christianisme traditionnel qui exigeait le maintien du système au nom de la paix sociale, l’obéissance à l’autorité, l’acceptation de la pauvreté comme un chemin nécessaire pour accéder au salut et la légitimité de l’utilisation de la violence lorsqu’il s’agit de défendre les valeurs « chrétiennes », ceci au nom du principe de la guerre juste. D’autre part, les dirigeants révolutionnaires ont soutenu le développement d’un christianisme révolutionnaire qui exigeait le changement des structures sociales, économiques et politiques pour éradiquer le « péché structurel » par le biais de la lutte révolutionnaire violente au nom du Christ libérateur.

 

Les premiers ont utilisé la théologie traditionnelle, les seconds la théologie de la libération. Les premiers faisaient appel à Dieu le Père comme la figure paternelle qui rassure, qui donne de la stabilité, qui aime la paix sociale… les seconds faisaient appel à Jésus Christ comme la figure du pauvre qui partage les souffrances des pauvres, du jeune rebelle qui s’oppose aux autorités politiques et religieuses, de la victime qui est persécuté par les puissants et qui donne sa vie en martyr… le dieu des premiers servait à légitimer leur violence répressive, le dieu des seconds à légitimer leur violence révolutionnaire : la haine des hommes s’est doublée de la guerre des dieux. Dans ce contexte, l’Eglise Catholique institutionnelle est restée du côté des constructeurs de paix et condamné toute utilisation de la violence. Bien qu’il y ait eu un secteur de croyants et du clergé très conservateur qui justifiait la violence répressive cohabitant avec un autre secteur de croyants et du clergé révolutionnaire qui justifiait la violence de la guérilla.

 

L’éthique : la violence dans les esprits

 

Les démarches précédentes ont servi à constituer deux groupes qui se percevaient comme des ennemis mortels et qui s’entretuaient grâce à l’utilisation d’un mélange de facteurs idéologiques, ethniques, militaires, religieux, éthiques etc. Car nous sommes bien dans le domaine des croyances et des valeurs, de l’éthique : c’est là que l’avenir de la guerre se joue. Cette situation a eu un double impact au niveau éthique.

 

Par le biais, d’abord, du développement d’un sentiment de haine envers l’autre. Nous sommes sur le terrain éthique du Bien et du Mal : c’est lorsqu’une personne considère l’autre comme son ennemi, comme représentant le mal, que cette personne devient capable de tuer l’autre. C’est le chemin classique pour expliquer l’utilisation de la violence contre l’autre. Cependant, au Guatemala, l’éthique a été touchée plus profondément.

 

Par le biais, ensuite, du développement d’un mépris de la vie d’autrui. Nous sommes sur le terrain de l’absence d’éthique : c’est lorsqu’une personne est désormais indifférente au Bien et au Mal et qu’elle n’a plus de repères éthiques, que cette personne devient capable de tuer l’autre, pour des raisons importantes ou pas, peu importe !

 

La violence a tellement pénétré les rapports sociaux que les repères éthiques des individus ont été totalement brouillés : sans conscience de la valeur de la vie, sans motivation pour le bien et sans peur du mal, n’importe quelle personne peut devenir meurtrière. Si la puissance de la haine peut pousser à tuer l’autre, le mépris de la vie peut également amener à éliminer autrui. Le dédain absolu vis-à-vis de la vie de l’autre est devenu au Guatemala beaucoup plus destructeur que la haine de l’autre : cette indifférence absolue à la dignité de chaque personne et à la valeur de la vie reste au plus profond des sociétés, même lorsque des accords de paix ont été signés et que, officiellement, la paix a été entamée.

 

Les accords de paix : quelle réconciliation ?

 

Lors de toute initiative de pacification et de reconstruction de la paix, l’un des enjeux majeurs a trait aux procédures de déconstruction de l’ennemi, condition essentielle pour parvenir à une véritable réconciliation. Parce que l’on ne se réconcilie pas avec l’ami mais avec l’ennemi, la réconciliation consiste précisément à faire que l’autre ne soit plus perçu comme un ennemi. Dans toute histoire de violence se pose le problème de la réconciliation comme base pour la construction d’un avenir différent. Il s’agit, en effet, de faire de l’ennemi héréditaire, sinon un ami, au moins un associé, afin de construire ensemble un avenir commun.

 

Au Guatemala, généraux discrédités par la cruauté de la répression et commandants guérilleros militairement vaincus laissaient la place à des nouvelles élites politiques. En 1986 l’armée quittait le pouvoir, un civil a été élu démocratiquement à la Présidence. La population, quant à elle, a commencé à chercher ses morts.

 

A cette époque le contexte international changeait lui aussi de façon importante. La guerre froide agonisait dans l’ébranlement de l’Union soviétique. Les Etats Unis confirmaient leur rôle de puissance planétaire unique, voire d’hyper puissance. Ils mettaient en oeuvre une nouvelle politique internationale pour l’Amérique latine basée non plus sur la lutte anticommuniste mais cherchant l’exportation du modèle libéral avec ses exigences en termes de démocratie et de respect des droits de l’Homme. Les Nations de l’Amérique Latine ont décidé d’entamer une dynamique de solidarité : des pays latino-américains ont constitué le groupe CONTADORA avec comme objectif favoriser la pacification de l’Amérique centrale traversée alors par des conflits armés internes. Les nouvelles autorités politiques de l’Amérique centrale, plus proches des principes démocratiques que de l’État militaire, ont décidé de s’attaquer aux conflits armés qui déchiraient leurs sociétés en mettant en oeuvre un processus de démocratisation du pouvoir et de pacification des rapports sociaux appelé « processus Esquipulas ».

 

Le mot « réconciliation » a fait son irruption au Guatemala lors de la signature du Traité de Paix « Esquipulas II », en 1987. Cet accord, signé par les Présidents des 5 pays de l’Amérique Centrale - Guatemala, El Salvador, Honduras, Nicaragua et Costa Rica - poursuivait trois objectifs, à savoir : la pacification des rapports sociaux ; la démocratisation des systèmes de pouvoir ; l’unification politique de la région.

 

Le tout premier chapitre du Traité avait pour titre « la réconciliation nationale ». Celle-ci faisait l’objet de trois mesures concrètes : en premier lieu, mettre en œuvre des dialogues et des négociations entre les parties en conflit ; en deuxième lieu, décréter une loi d’amnistie ; en troisième lieu, instaurer dans chacun des pays en conflits une « commission nationale de réconciliation ».

 

La « réconciliation nationale » était marquée, dès ses origines, par une approche très précise axée sur le couple « négociations/amnistie ». Celle-ci semblait s’adresser avant tout aux seigneurs de la guerre. En ce sens, la fonction de la commission était de favoriser la réconciliation entre les deux grands ennemis : l’armée et la guérilla, par le biais de la « réconciliation » de leurs dirigeants.

 

En 1987 fut créée au Guatemala la « Commission Nationale de Réconciliation », non sans difficultés. Les débats ont été forts entre deux grands courants :

Ceux qui estimaient que la réconciliation devait être fondée sur la vérité et la justice. Les tenants de cette démarche exigeaient la réalisation d’un travail approfondi de recherche de la vérité concernant notamment les violations des droits de l’Homme et les atrocités commises pendant le conflit armé afin de traduire les responsables en justice. Ils estimaient qu’une véritable réconciliation ne pouvait être construite sur l’impunité. Une fois ce travail de mémoire et de responsabilisation juridique fait, la réconciliation pourrait être plus authentique. Une grande partie des victimes du conflit armé optait pour cette démarche, soutenue par des leaders sociaux, des intellectuels et une partie de l’Eglise catholique, notamment l’Evêque Mons. Juan Gerardi.

 

Ceux qui estimaient que la réconciliation concernait davantage l’avenir que le passé et que remuer les blessures était risqué dans le sens où des victimes pouvaient se sentir en droit d’entamer des actions de vengeance. Les tenants de cette démarche percevaient la réconciliation comme une négociation entre les responsables du conflit armé suivie d’une amnistie afin de privilégier la construction de l’avenir plus que le retour vers le passé. La vérité et la justice étaient considérées comme susceptibles de constituer des facteurs de division et de haine. Les hauts dirigeants de l’armée optaient pour cette démarche, soutenus par les élites traditionnelles du pays et une partie de l’Eglise Catholique, notamment l’Evêque Mons Rodolfo Quezada.

 

Les tenants de l’approche « négociations/amnistie » ont remporté la victoire : Mons Quezada a été nommé Président de la Commission Nationale de Réconciliation. La Commission Nationale de Réconciliation a entamé alors ses travaux dont l’objectif premier consistait à mettre en œuvre des dialogues et des négociations entre les dirigeants de l’armée et ceux de la guérilla. Des rencontres ont eu lieu en terrain « neutre », au Mexique, en Espagne, en Norvège, au Vatican…

Lors de ces rencontres, les dirigeants guérilleros exigeaient « la vérité et la justice » concernant la période d’affrontement armé. En 1994 a été instauré, à Oslo, une « Commission de l’éclaircissement historique » poursuivant trois objectifs : établir les violations des droits humains pendant le conflit armé ; élaborer un rapport final ; formuler des propositions.

 

Presque en même temps, le bureau des droits de l’Homme de l’archevêché de Guatemala, dirigé par Mons Gerardi, a constitué une équipe et entamé des travaux pour mener à bien un travail de « mémoire » poursuivant ces 3 mêmes objectifs. La société civile guatémaltèque, ayant trouvé un espace politique d’organisation, d’expression et de participation, s’engageait des plus en plus dans la lutte pour la justice sociale, la démocratisation du pouvoir, le respect des droits humains et la construction de la paix. Ces quatre éléments constituaient un ensemble cohérent et un projet de nation qui donnait un sens à la société à peine sortie de la guerre.

 

Il est important de souligner que les élites économiques du pays connaissaient à l’époque une transition importante. Celle-ci s’est traduite par deux tendances. La tendance traditionnelle - composée par la vieille élite très attachée au système autoritaire en vigueur - entendait maintenir la population dans un état de pauvreté économique et de soumission politique. La tendance plus moderne - composée de jeunes entrepreneurs- considérait que de meilleures conditions de vie pour la population ne pouvaient que favoriser la production de richesses, la croissance économique, les investissements étrangers, et donc sa situation. Cette nouvelle élite économique était persuadée que la démocratisation et la pacification du pays pourraient leur permettre de mieux participer aux échanges économiques et financiers internationaux ainsi que de « prendre le train de la mondialisation » qui démarrait : celle-ci était prête à soutenir la signature des accords de paix entre les parties belligérantes. Durant dix ans de négociations difficiles entre les parties en conflit, des accords sur des questions spécifiques se succédaient.

 

En janvier 1996 un parti dirigé par les élites économiques modernes du pays, a accédé au pouvoir. Les accords de paix ont été signés au Guatemala le 29 décembre 1996. Le cessez-le- feu a tout de suite été une réalité. Mais ces accords allaient bien plus loin : ils prévoyaient une véritable réforme des rapports sociaux dans les domaines politique, militaire, économique, culturel, etc. Leur accomplissement allait permettre de répondre aux aspirations majeures de la société, à savoir, la justice sociale, la démocratisation du pouvoir, le respect des droits de l’Homme est la construction d’une société pacifique par le biais de la réconciliation nationale.

 

Le Décret 145-1996 émis par l’Assemblée Nationale le lendemain de la signature des accords de paix, le 27 décembre 1996, avait pour objet « l’extinction totale de la responsabilité pénale par les délits politiques commis pendant le conflit armé interne ». Chefs et membres de la guérilla, officiels et soldats de l’armée, hautes autorités de l’Etat qui avait commis des délits pendant le conflit armé étaient alors amnistiés… De façon tout à fait significative, cette loi d’amnistie ne disait pas son nom, les députés l’ont appelé « Loi de réconciliation nationale ».

 

En 1999, la « Commission de l’éclaircissement historique » a rendu public son rapport. Celui-ci faisait état de plus de 200 000 morts et disparus pendant le conflit armé. Concernant les violations des droits de l’Homme, le rapport en attribuait 93 % aux institutions de l’Etat, notamment à l’armée, et 3 % à la guérilla.

 

En 1998, Mons Gerardi avait lui aussi rendu public les résultats de son travail sous le nom de Rapport pour la « Récupération de la Mémoire Historique » : les conclusions des deux rapports étaient concordantes. Trois jours après la publication de son rapport, Mons Gerardi a été assassiné sans que les responsables du crime ne soient identifiés encore aujourd’hui.

 

Au début du 21ème siècle, les accords de paix signés, la « réconciliation » avait été officiellement acquise lors du décret d’amnistie. Les responsables de disparitions, de crimes, de massacres, étaient partis à la retraite sans souci et sans passé. Le Président de la Commission de Réconciliation Nationale, Mons Quezada, a été nommé Cardinal. Malgré ces gestes positifs, il est évident qu’au Guatemala, comme ailleurs, la signature des Accords de Paix ne portait pas en elle la construction de la paix: s’il est relativement simple de gagner la guerre, il est beaucoup plus complexe de gagner la paix.

 

Conclusion

 

Dix ans après la signature des accords de paix, la paix reste encore un défi à surmonter. Les habitants du Guatemala portent toujours les traces de la pauvreté sur leurs visages et celles de la violence dans leurs esprits. Mais comment pourrait-il en être autrement tant les acteurs, sur le terrain, constatent la nécessité de réélaborer une culture du respect et de la tolérance pour réapprendre à vivre ensemble ? Comment espérer que la paix puisse être reconstruite sans réaliser au préalable un véritable travail de fourmi afin de transformer les mentalités et les esprits pour les faire sortir de l’univers symbolique de la violence et entrer dans celui de la paix ?

 

Le débat sur la réconciliation, et toutes les initiatives menées à bien, ont été monopolisés par deux approches : négociation et amnistie pour les uns, vérité et justice pour les autres. Personne n’a envisagé le travail de déconstruction de l’ennemi nécessaire à toute réconciliation et à la reconstruction de la paix. Personne ne s’est non plus posé la question éthique.

 

Aujourd’hui, le Guatemala est encore traversé par la violence, une autre violence, sociale, diffuse, peut être plus cruelle et plus meurtrière. Car la haine a laissé place à l’indifférence pour la vie. La vie humaine est méprisée, elle n’a plus aucune valeur. Les paradigmes utilisés précédemment pour expliquer la violence : lutte de classes, choc de cultures, ne sont plus pertinents. Aujourd’hui on tue l’autre non pas parce que l’on ressent de la haine pour lui, mais parce que l’on veut lui voler une paire de lunettes, ou sa montre. Ou parce qu’il s’en sort dans la vie, ou parce qu’il ne s’en sort pas… tout le monde est une victime potentielle de la violence quotidienne.

 

Suite à la réussite du processus de construction de l’image de l’autre en tant qu’ennemi, condition indispensable à la guerre, il est impératif d’opérer un véritable travail de déconstruction de l’ennemi. Il s’agit d’un travail en profondeur, de longue haleine, difficile mais essentiel. Car la violence de la guerre blesse les esprits et fait des ravages dans l’âme des victimes. En ce sens, la réconciliation est un processus long, difficile, exigeant. On ne peut pas exiger à une société qui sort de la guerre de tout oublier instantanément, de ne plus se sentir blessée, de ne plus manifester de la méfiance, de l’angoisse, de la peur. De ne plus continuer à reproduire la violence. Il faut qu’au moins la génération ayant vécu la guerre laisse sa place à la nouvelle génération. Les enfants, bien que touchés par les drames de leur société, de leurs familles, de leurs parents, auront dans leurs esprits non seulement les traces, voire les cicatrices de la violence, mais peut être aussi des lueurs de paix. Ils pourront construire, sur les tombeaux de leurs aînés massacrés ou sur l’absence de leurs parents disparus, des sociétés qui cherchent à se rencontrer, à se réconcilier et à construire les conditions nécessaires pour vivre ensemble, en paix.