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Le mali: et maintenant ?

Rencontre avec Pierre Buyoya Forum Mali

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Ancien Président du Burundi et actuel Haut Représentant de l'Union africaine pour le Mali et le Sahel © Guissé

L’accord de paix inter-malien vient d’être signé, le 15 mai dernier, après plusieurs mois de pourparlers entre les différentes parties. Quelles sont les différentes étapes qui ont marqué le processus de négociation qui a permis la conclusion de cet accord? Quels ont été les difficultés et obstacles à surmonter? Quels sont les chantiers principaux au cœur de l'accord conclu? Quid du calendrier de mise en œuvre? Quels défis à relever? Quelle appropriation de l'accord par la société malienne? Comment accompagner les Maliens dans la mise en œuvre de cet accord?

 

Le texte ci-dessous est une retranscription de l'intervention de Pierre Buyoya lors d'une rencontre organisée à Paris le 9 juin 2015 par Paris Global Forum et Adhocnego.

 

L'Accord de paix inter-malien

 

Je vais concentrer mon propos sur l’accord de paix et les défis de sa mise en œuvre. Je commencerai par rappeler certaines étapes de la crise malienne. Si vous vous en souvenez, la crise malienne était une double crise, à la fois politique et sécuritaire. Elle a commencé comme une crise sécuritaire avec l’attaque en janvier 2012 d'Aguelhok par des troupes qui venaient de Lybie. Très rapidement, cette crise sécuritaire s’est étendue sur une bonne partie du nord du Mali. Lorsque l'on parle du Nord du Mali, il s'agit essentiellement de trois régions : Gao, Kidal et Tombouctou. Et dès le mois d’avril 2012, les mouvements armés occupaient une grande partie du nord Mali. A cette crise sécuritaire, s’est ensuite ajoutée une nouvelle crise politique et institutionnelle. Celle-ci a pris forme avec le coup d’état du 22 mars 2012. C’est donc bien une crise à deux dimensions.

 

La crise institutionnelle a rapidement trouvé une solution. Grâce à l’intervention de la CEDEAO et de l’Union Africaine. En effet dès le mois de mai 2013, on avait déjà rétabli l’ordre constitutionnel et mis en place un gouvernement de transition. Ce dernier a organisé des élections, d’abord présidentielles, du 28 juillet au 11 août, puis législatives, du 25 novembre au 15 décembre 2013. A la fin de l’année 2013, le Mali avait de nouveau des institutions démocratiques issues de ces élections. C’était la fin de la crise institutionnelle.

 

Parlons maintenant de la crise sécuritaire. Dès le départ, il y a eu un débat sur la manière de répondre à cette crise. Que fallait-il faire pour libérer le Nord du Mali ? Fallait-il y aller par la force ou par la négociation ? La CEDEAO a commencé à mobiliser des troupes déployées dès janvier 2013. En même temps, la communauté internationale planchait sur les négociations. La démarche était la suivante : négocier d'abord mais si les groupes armés du Nord s’y refusent, recourir alors à la force.

 

Les négociations ont commencé à Ouagadougou en décembre 2012. Deux mouvements avaient accepté de négocier : le MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad) et Ansar Dine. Cette négociation était placée sous la médiation du président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, agissant au nom de la CEDEAO.

 

C'est alors que quelques semaines plus tard, le 10 janvier 2013, Ansar Dine décide d’attaquer Konna avec un objectif clair: descendre plus bas vers le sud. On pensait à l’époque que la stratégie d’Ansar Dine visait à empêcher le déploiement des troupes de la CEDEAO vers le nord. Cette attaque a déclenché l’opération Serval appuyée par les contingents tchadiens. Les positions des groupes terroristes ont été attaqués : Ansar Din, Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique), Mujao (Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest). Ces groupes ont été fortement affectés. En mars 2013, le nord Mali était libéré. L’opération Serval a épargné le MNLA car ce dernier avait des revendications politiques légitimes. Entre temps, Ansar Dine a fait une mutation, un nouveau groupe s’est créée qu’on appelle HCUA, cela veut dire le Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad. C’est en réalité une mutation d’Ansar Dine.

 

Les négociations de Ouagadougou ont repris au mois de mai 2013 avec ces deux groupes et le gouvernement. Cela a permis la signature des accords de Ouagadougou du 18 juin 2013 sous le nom : d’accord préliminaire aux élections présidentielles.

Cet accord affirmait deux priorités :

- Un accord de cessez-le-feu dans le Nord du Mali,

- La mise en place de pourparlers inclusifs 60 jours après la mise en place du nouveau gouvernement issu des élections présidentielles pour résoudre le conflit malien.

 

Il a fallu ensuite mettre en application les accords de Ouagadougou. Il y a eu d'abord le cessez-le-feu y compris à Kidal, puis soixante-jours après la mise en place du gouvernement, il était primordial de commencer les pourparlers. Cela a été difficile. On a perdu beaucoup de temps. Il y a eu notamment des violations du cessez-le-feu et si vous vous souvenez  l’occupation du MNLA de la station de radio à Kidal. Tout le monde a été distrait par ces actions.

 

Je dois dire que les partis prenantes à cet accord ont montré peu de volonté politique. Le nouveau gouvernement se trouvait devant une tâche délicate : appliquer un accord qu'il n’avait pas négocié. Progressivement la situation s’est détériorée pour aboutir à ce que l’on a appelé : l’incident de Kidal (affrontement entre des mouvements armés et l’armée malienne). Situation dramatique à gérer pour le gouvernement. A l’époque, tout le monde pensait qu’on s'acheminait vers une guerre totale. Heureusement, le Président malien a décidé de suivre l’option du dialogue. Les mouvements armés ont décidé de suivre le cessez-le-feu sous la houlette du Président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz. Un nouvel engagement pour le dialogue a ainsi pris forme. C’est à cette époque que l’idée du processus d’Alger a été relancée.

 

Le processus d’Alger a commencé formellement en juillet 2014. Pourquoi Alger et non plus Ouagadougou ? Ce fut tout un débat. Nous savons tous que le choix du médiateur, c’est d’abord l’affaire des parties. Je crois que c’est le Président Keita qui, en janvier 2014, est allé voir son homologue algérien pour lui demander de prendre les choses en main. Les Algériens ont ensuite pris contact avec les mouvements armés et ces derniers ont accepté de se rendre à Alger. Cela a duré des mois mais Alger y est arrivée. C’est ainsi qu’a commencé le processus d’Alger.

 

Qui sont les parties présentes au processus des accords d’Alger ?

- Le gouvernement,

- Les mouvements armés représentés en deux groupes  : le premier est celui de la coordination : MNLA, HCUA, MAA. Ce sont les mouvements radicalement opposés au gouvernement ; le second groupe est appelé celui de la plateforme. C’est un mouvement qui n’avait pas participé aux négociations de Ouagadougou mais qui a adhéré à l’accord. Ce mouvement est proche du gouvernement. Il ne demande pas l’indépendance ni l’autonomie. Il est pour l’unité du Mali tout en ayant des revendications nordistes.

 

Au sein du processus d’Alger, il y a aussi une médiation qu’on appelle la médiation internationale avec l’Algérie comme chef de file, plus les pays voisins (la Mauritanie, le Burkina Faso, le Niger, le Tchad), sans oublier les organisations internationales (les Nations Unies, l’Union Africaine, la CEDEAO). Voilà donc le cadre du processus d’Alger.

 

Nous avons commencé par négocier la feuille de route c’est-à-dire un document de base qui précise qui sont les parties prenantes, les médiateurs et l'agenda ? Qu’est-ce qu’on va négocier ? Quelle est la méthodologie ? Cette étape a été finalisé  en juillet 2014. Ensuite, il y a eu 5 rounds de négociation.

 

Lors des deux premiers rounds, nous avons travaillé en quatre groupes thématiques:

- Le premier groupe était consacré aux questions de politique institutionnelle,

- Le second groupe aux questions liées à la défense et à la sécurité,

- Le troisième groupe  était dédié aux questions de développement,

- Le quatrième groupe a traité la thématique justice, réconciliation et humanitaire.

 

A l'issue de ces travaux en groupe, ont été produit des documents appelés d’abord : “ avant projet d’accord “ puis “ projet d’accord “. La structure de ces documents a été progressivement amélioré.  Lors de cette phase, la population civile a été notamment conviée à apporter ses contributions.

 

Le document appelé l’Accord d’Alger pour la paix et réconciliation au Mali a été paraphé le 1er mars par le gouvernement, le mouvement de la plateforme et les médiateurs. Les membres du mouvement de la coordination ne l’ont pas paraphé. Ils avaient besoin avant toute signature de consulter leur base. Nous, de notre côté, nous avons écouté leurs observations pour une prise en compte lors de la mise en œuvre. Cela a pris  un certain temps. Après beaucoup de travail et de concertation, de pression, ce mouvement de la coordination a fini par signer le document le 14 mai.

 

Quels ont été les points de divergence lors des négociations ?  Trois points essentiellement :

1. La question de l’Azawad (au cours des négociations, la demande de reconnaissance d’une entité politique et juridique et géographique de l’Azawad a été omniprésente. L’Azawad regroupe trois régions du nord : Gao, Tombouctou, Kidal),

2. La question de sécurité. Le mouvement de la coordination souhaitait la création d’une armée de l’Azawad, arguant qu'il n'est pas rassuré par l’armée malienne,

3. La gestion des ressources naturelles qui sont sur le territoire de l’Azawad.

 

Pendant les 5 rounds de négociation, le mouvement de la coordination n’a jamais varié sur ces positions. Au niveau de la médiation, il n’a pas été possible d’accéder à ces demandes. Pourquoi ? Si vous regardez la réalité des choses, le mouvement de la coordination représente les populations minoritaires (minoritaires parmi les Touaregs, les Arabes) sur l’ensemble des populations du Nord. Dans ces conditions, imposer cette réalité de l’Azawad à tout le monde, c'est courir le risque de glisser sur le terrain d'une guerre civile dans le nord du pays. En outre, il y a là une dimension régionale à ne pas négliger. Accepter l’indépendance, l’autonomie ou n’importe quelle demande de ce genre, c’est prendre le risque de créer un précédent ingérable : d’autres pays voisins pouvant être confrontés à la même demande (Mauritanie, Niger, Algérie).

 

Quel est le contenu de l’accord ?

 

Au niveau politique et institutionnel, l'accord prône une décentralisation avancée; une régionalisation où chaque région aura un conseil élu au suffrage universel. Le chef de ce conseil sera le président de l’exécutif régional et cela concerne toutes les régions du Mali, au Nord comme au Sud. L'accord évoque également une décentralisation des moyens (30% du budget du Mali doit être destiné aux régions). L’accord prévoit une meilleure représentation des populations du nord au niveau des institutions nationales (Assemblée Nationale, le Haut Conseil des Collectivités, le Sénat). On a décidé de ne pas parler de quotas mais d'une meilleure représentation par rapport à la situation actuelle.

 

Sur le plan sécuritaire : Unicité des forces de sécurité. Les forces doivent devenir inclusives et comprendre des Maliens de toutes les communautés. Une commission d’intégration doit voir le jour afin d’aider ceux qui ne sont pas intégrés. Une police locale doit voir le jour. A terme, chaque région aura sa propre police. L’armée malienne va être redéployée sur l’ensemble du territoire de manière progressive.

 

En matière de développement : L’accord prévoit la création d’une zone de développement du nord (cela concerne trois régions), avec une stratégie et un fonds à mettre en place. Cette zone de développement sera supervisée par un conseil consultatif composé de personnes membres de ces trois régions. L’objectif est d’amener, d’ici 10 à 15 ans, la région du nord au même niveau que les autres régions en matière de développement.

 

Au sujet de la Réconciliation, la justice et l’aspect humanitaire : création d’une commission vérité, justice et réconciliation. Cette Commission existait déjà, il est nécessaire de l’adapter. Une commission nationale d’enquête a vu le jour pour divulguer les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité perpétrés. Une réforme de la justice est à l’ordre du jour pour rapprocher la justice du citoyen. Un rôle sera également dévolu dans le système judiciaire aux cadî. Sur le plan humanitaire, il y a aussi une partie importante qui concerne les réfugiés.

 

La mise en place d’un comité de suivi : C’est une nouveauté dans le processus de paix malien. Il est composé des parties de la négociation et de la communauté internationale. Les pays qui étaient dans la médiation se trouvent à présent dans le comité de suivi pour aider les parties à mettre en application cet accord. Le Conseil de sécurité de l’Union Africaine devront jouer un rôle dans la mise en œuvre de cet accord notamment au cas où les parties ne respectent pas ce dernier.

 

 

La mise en œuvre

 

L’accord est maintenant signé; le nouveau défi est celui de sa mise en œuvre. Signer un accord de paix c’est une chose, l’appliquer en est une autre. Par le passé, beaucoup d’accords ont été signés sans jamais être appliqués.  C’est d’ailleurs ici qu'est venue l'une des plus  grandes difficultés lors des négociations : la méfiance entre les parties dû au fait que les accords antérieurs n’ont jamais été respectés. Voilà pourquoi, il faudra beaucoup de volonté politique de part et d’autre. Dans l’application de cet accord, deux mouvements devront être également  pris en compte, celui de la coordination et celui de la plateforme. Il faudra beaucoup de volonté politique du côté de la part du gouvernement pour rassurer les groupes, ainsi qu'une organisation et une stratégie bien définies.

 

Par ailleurs, il faut créer les conditions de sécurité dans le nord pour que la mise en œuvre de l'accord soit possible. Dans le nord, il y a encore plusieurs sources d’insécurité. La plus grande étant celle des confrontations entre les mouvements qui sont à la table des négociations.

 

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