Commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud

Argentine, Chili, Afrique du Sud… Les sociétés divisées qui ont connu des violations massives des droits de l’Homme et des pouvoirs autoritaires traversent souvent des périodes de transition délicate. Comment établir la vérité ? Quelle punition pour les coupables ? Comment favoriser l’émergence de la parole des victimes, réparer les préjudices qu’ils ont subis ? Comment poser les bases de la réconciliation ? Quelle est l’expérience de l’Afrique du Sud – souvent montrée en exemple – dans ce domaine ? Telle est la question posée à Hugo Van Der Merwe.

Hugo Van Der Merwe a dirigé des travaux de recherche et publié un ouvrage sur la Commission vérité et réconciliation en Afrique du Sud. Cette Commission fut chargée de recenser toutes les violations des droits de l’homme commises depuis le massacre de Sharpeville en 1960 jusqu’à la fin de l’apartheid, afin de rendre possible la réconciliation. Les travaux de la Commission ont débuté le 15 avril 1996 et se sont étalés sur deux ans, sous la présidence de l’Archevêque Desmond Tutu, prix Nobel de la paix.

David Gakunzi : Quels étaient les objectifs de la Commission vérité et réconciliation ?

Hugo Van Der Merwe : La Commission avait un mandat ambitieux : faire toute la lumière sur les violations majeures des droits de l’Homme en Afrique du Sud durant l’époque de l’apartheid, et, établir le plus exactement possible les responsabilités dans les crimes commis, aussi bien au niveau de l’appareil de l’Etat qu’au niveau individuel.

La Commission avait par ailleurs, le devoir de mettre en œuvre l’accord d’amnistie inscrit dans la nouvelle constitution ; une amnistie qui ne devait pas être générale, automatique mais procéder plutôt d’une démarche individuelle : les auteurs des crimes devaient d’abord reconnaître les faits avant de bénéficier d’un quelconque pardon. Il revenait également à la Commission d’entendre chacun des responsables présumes des violences, juger du caractère politiquement motivée ou non de ses actes.

Certaines voix critiques de la Commission affirment qu’elle a sacrifié la justice au profit de la réconciliation ; d’autres reprochent à la Commission sa philosophie basée sur une certaine idée chrétienne du pardon. Que pensez-vous de ces critiques et quelle évaluation faites-vous du travail de la Commission ?

Nous voulions absolument aller vers la réconciliation : il fallait donc trouver un compromis entre justice et amnistie. La Commission parlait souvent de « justice restauratrice », c’est-à-dire d’une justice centrée sur les réparations, la vérité et les excuses des coupables des violences. La Commission a-t-elle réussi sa mission ? En partie, je répondrai par l’affirmative. Elle a permis notamment de rétablir la vérité des faits. Grâce aux travaux de la Commission des victimes ont pu accéder à la vérité et savoir ce qui était advenu à leurs proches. Je ne suis pas certain que nous aurions été en situation d’élucider certains crimes si nous avions choisi d’emprunter les chemins d’un processus judiciaire classique. Il ne faut pas oublier en outre, que nous étions dans une période de transition démocratique délicate, difficile.

Nous voulions absolument aller vers la réconciliation : il fallait donc trouver un compromis entre justice et amnistie

On peut évidement déplorer le fait que de nombreux auteurs de violations des droits de l’Homme n’aient jamais donné l’impression de regretter leurs actes. Dès lors on peut comprendre la colère exprimée par certains Sud-Africains devant le spectacle donné par ces auteurs de crimes refusant de reconnaître la gravité de leurs actes et de demander pardon.

Les travaux de la Commission ont rencontré néanmoins un fort soutien symbolique et public. La plupart des Sud-Africains sont fondamentalement chrétiens et trouvaient normal que l’on parle d’excuses, de confession et de pardon. Il faut évidement dépasser ce niveau symbolique : le remord et le pardon doivent être traduits en actes de réparation et en engagement de la part des auteurs des violences de racheter leurs actions passées, sinon le pardon devient une coquille vide et un déni de justice.

Quels sont à vos yeux les succès et les leçons de la Commission Vérité et Réconciliation qui peuvent servir ailleurs dans des cas similaires de reconstruction d’une société divisée ?

Je pense que le premier succès fut l’établissement de la vérité. La Commission a établi une description officielle et relativement complète des événements liés au système d’apartheid. Il est très difficile aujourd’hui pour quiconque d’affirmer : « Non, l’apartheid n’était pas ainsi, il n’y avait pas de violations massives des droits de l’Homme ».

Cette Commission nous a rapprochés de la vérité, en réduisant le nombre des mensonges historiques

Les Sud-Africains, une partie des Blancs en particulier, qui ont vécu dans la négation des faits en partie à cause de la propagande officielle, savent maintenant ce que fût l’apartheid, et ce qu’il a signifié pour la majorité des Sud-Africains. Grâce au travail d’établissement des faits réalisé par la Commission, nous avons maintenant une base commune à partir de laquelle nous pouvons interroger le passé. Nous ne pouvons plus dire que c’était le bon vieux temps comme voudraient le faire croire certains nostalgiques de l’ancien régime. Cette Commission nous a rapprochés de la vérité, en réduisant le nombre des mensonges historiques.

Les travaux de la Commission ont captivé les esprits, stimuler le débat public sur la question de la réconciliation, même si tout le monde n’est pas toujours d’accord sur ce que ce mot signifie. Elle aura été un moment de vérité qui a permis de révéler au grand jour les violences officielles et de faire émerger une nouvelle conscience démocratique ainsi que des nouvelles normes politiques basées sur les valeurs démocratiques. La Commission avait également une finalité pédagogique : amener les sud-africains à s’interroger sur eux-mêmes et sur les règles de leur vivre ensemble.

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