Le panafricanisme était un humanisme

A l’occasion du 150ème anniversaire de la naissance de W.E.B Du Bois, écrivain, sociologue, historien, père du panafricanisme, David Gakunzi reviendra dans une série d’articles, au cours de cette année, sur l’actualité et l’histoire du panafricanisme. Le premier texte ci-présenté rappelle l’indissoluble lien entre panafricanisme et humanisme.

Tout homme a le droit d’être protégé contre la barbarie, le meurtre, la violence, la torture, la disparition forcée, la ségrégation, l’esclavage. Nul ne saurait être privé de la jouissance de ses droits du fait de sa naissance ou de sa couleur. Les droits de l’homme sont les droits de tous les hommes. Tel était l’élan soulevant de vitalité l’Afrique lorsque, du temps colonial, la liberté, belle et altruiste, vibration jaillissant comme une source irrésistible, traçait son sillage, traversant les existences, saisissant les imaginaires.

L’allégresse de la liberté conquise aussitôt dansée, aussitôt dissipée : les hommes au cœur du pouvoir avaient changé de couleur de peau mais, chute inattendue, l’arbitraire était déjà de retour, ici et là, comme une vieille habitude acquise ; la liberté n’était plus un droit sacré, l’inviolabilité de l’intégrité de la personne humaine, humanisme oublié, retoqué. Les titres ronflants, la rapacité compulsive, les nouveaux maîtres baragouinaient sans émoi des histoires ténébreuses à dormir debout : « Les droits de l’homme ? Contraires aux valeurs africaines ! » « La dignité de l’homme en soi ? Foutaise ! » Nul ne serait porteur de naissance de droits universels !

Joseph-Désiré Mobutu, auto-rebaptisé Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga, interrogé sur le sort des étudiants de Lubumbashi massacrés par ses sbires, lâchera, froid, du haut de son palais de marbre, toque de léopard fièrement arboré : «Droits de l’homme ! Droits de l’homme ! Foutez-nous la paix avec vos droits de l’homme ! L’authenticité d’abord ! Nous avons nos propres valeurs ancestrales, collectives, bantoues ! »

Droit souverain de profaner la vie revendiqué publiquement sans vergogne, sous couvert de restauration chevaleresque du génie culturel africain ! Affirmation révolutionnaire, avant-gardiste ? Ou, plutôt, lugubre, funeste palabre essencialiste, dogme régressif, rétrograde, reproduisant misérablement le discours colonial vérolé de ségrégation ?

Car que tambourinaient, péremptoires, les théoriciens du racisme ? Que les Africains n’étaient nullement éligibles à l’humanité commune en raison de leur particularisme culturel ! Qu’ils étaient de ce fait des êtres sans âme ! Que ce qui valait pour le reste de l’humanité ne devrait pas prévaloir pour eux pour motifs « civilisationnels », dissemblances génétiques, biologiques, productrices d’inégalités naturelles ! Les architectes de l’apartheid iront même jusqu’à ériger comme loi héréditaire des droits séparés, différenciés pour l’homme blanc et pour l’homme noir.

L’on ne peut élaguer du panafricanisme l’humanisme sans supprimer par là-même le sens premier de sa raison d’être

Alors déterrer et resservir en grâce nationale retrouvée salivant de panafricanisme, cette mystique totalitaire embastillant l’Afrique dans une métaphysique différentialiste, ontologiquement incompatible avec l’universalité, qu’est-ce sinon jeter de nouveau hors histoire humaine des sociétés entières, légitimer, instituer en ordre naturel immuable, la chosification de l’homme par l’homme, la violence physique et morale, les mises-à-part, les persécutions ?

Mais qu’est-il donc advenu, les années faisant, pour que l’idéal panafricain désormais débité aux nouvelles générations, soit à ce point galvaudé, dénaturé, réduit à une radicalité haineuse, cynique, racialiste, xénophobe, opprimant la liberté, écrasant l’altérité, bousculant la dignité de la personne humaine, contestant jusqu’à l’unité de l’homme au nom de la souveraineté locale, nationale, africaine ?

Que la doctrine des droits de l’homme ait été convoquée parfois, hélas, pour couvrir une diplomatie de l’humiliation, ne saurait en aucun cas justifier un tel dévoiement et, plus grave, figurer l’universelle affirmation de notre commune humanité en ténébreuse et incontestable volonté de domination occidentale sur la planète relève tout simplement de l’imposture morale et du reniement de tous les combats pour l’émancipation de l’Afrique.

Souvenons-nous : que réclamaient, le lyrisme visionnaire, les pères fondateurs du panafricanisme ? Que clamaient, la curiosité intellectuelle sans frontières, la pensée critique, la lucidité redonnant la parole à ceux condamnés au silence, les Blyden, Sylverster Williams, Price Mars, Césaire, W.E.B Du Bois, nobles d’esprit et de raison ? Une plongée initiatique de l’Afrique dans le limon de ses vallées fluviales certes, la reconquête de soi salutaire mais jamais la clôture sur soi, jamais l’entre-soi identitaire, tribal, national, jamais la déshumanisation de soi et des autres.

Au-delà des diversités, des dispersions, demeure l’essence humaine commune à tous, et malgré les blessures accumulées et l’histoire qui ne s’efface pas au surgissement de la clarté, l’Afrique ne reprendra sève et densité que dans la quête continuelle du souci de la dignité de l’homme, l’affirmation de l’égale dignité de tous les hommes, le refus de la destructivité de l’homme par l’homme. L’on ne peut élaguer du panafricanisme l’humanisme sans supprimer par là-même le sens premier de sa raison d’être.

Photo : W.E.B Du Bois

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