Djihadisme et trafics au Sahel

Djihadisme et trafics au Sahel est un dossier réalisé par Ariane Boulanger, Matthieu Gautier, Kira Rosi-Schumacher.

Les réseaux commerciaux de l’Espace Saharo-Sahélien sont historiquement organisés autour de deux types de flux : le commerce régional intérieur et le commerce transaharien. Le premier type d’échanges commerciaux est essentiel à la survie des populations de la région puisqu’il permet son désenclavement et son ravitaillement en produits de première nécessité. Le second type d’échanges, dits trans-régionaux, a toujours existé bien qu’il ait commencé à prendre une importance considérable à partir de l’époque coloniale. Décrit par Judith Schelle comme étant un réseau très flexible, il permettrait selon la conjoncture, l’accumulation de fortunes colossales. Depuis les années 80, de nouvelles activités commerciales transrégionales se sont juxtaposées à ces flux transsahariens : d’abord les cigarettes, puis les armes et enfin la drogue.

La cocaïne est de loin la forme la plus importante – en valeur – des trafics pratiqués dans la région. Au début des années 2000, les trafiquants ont compris que l’Afrique de l’Ouest était une région intéressante pour convoyer leurs chargements en Europe en raison de la faible surveillance de la zone et de la porosité de l’espace saharo-sahélien. Ainsi, en 2009, environ 17% de la cocaïne consommée en Europe est passée par la région, soit 21 tonnes de cocaïne.

En 2012, 50 tonnes de cocaïne auraient transité par le Sahel vers l’Europe (soit 15 à 20% de la production mondiale), générant plus de 900 millions d’euros de bénéfice, soit un montant bien supérieur au budget de certains Etats sahéliens. Une telle manne financière représente un véritable potentiel d’instabilité dans une région qui compte parmi les plus pauvres du monde.

La cocaïne est de loin la forme la plus importante des trafics pratiqués dans la région

Ce trafic a pris de l’ampleur en raison de facteurs internes et externes. Tout d’abord, l’emplacement géographique et les faiblesses institutionnelles ont attiré les réseaux criminels qui cherchent à faire convoyer la drogue produite en Amérique du Sud des pays andins vers le marché européen et ses millions de consommateurs potentiels.

Tout au long des itinéraires qu’il emprunte, l’argent né des trafics a contribué au délitement des Etats et à la prise de pouvoir de certaines zones, les fameux « sanctuaires », par des groupes armés – groupes terroristes islamistes (Ansar Dine, AQMI, Mujao) ou groupes armés touaregs (MNLA, HCUA, FLNA, MAA, MPSA). Les revenus très importants tirés du trafic de drogue par ces organisations leur ont permis d’accentuer leur emprise sur les populations locales et de mener des actions de guérilla de plus en plus importantes, en phase avec leurs objectifs politiques.

L’influence des groupes djihadistes dans les trafics régionaux

Selon Antonio Maria Costa, directeur de l’ONUDC entre 2002 et 2010, « dans le Sahel, les terroristes tirent, du trafic de drogue, les ressources pour financer leurs opérations d’achat d’équipements militaires et pour le paiement de leurs troupes ». Les organisations djihadistes ou les groupes armés touaregs n’ont pas la main sur les trafics et n’y participent pas de manière directe. Ils sont dans la plupart des cas en charge de la protection des caravanes, de l’approvisionnement et du ravitaillement des convois ou se contentent de prélever une taxe lors du passage de trafiquants à travers les territoires qu’ils contrôlent. Les différents groupes armés présents dans la zone ont des degrés d’implication différents dans le trafic de drogue.

L’implication des groupes djihadistes, qui réfutent catégoriquement leur participation à ces trafics formellement interdits par leur lecture rigoureuse de l’islam, dans la contrebande de drogue – notamment la cocaïne – a entraîné d’importants débats au sein de ces organisations. Ces débats idéologiques concernant l’utilisation de l’argent issu du trafic de drogue s’étaient déjà posés en Afghanistan, pour les talibans. Les idéologues d’Al-Qaida et des organisations talibanes avaient définitivement scellé la question en arguant que si les trafiquants de drogue font don d’une partie de leurs revenus pour le djihad, il est alors possible de s’en servir au nom de l’islam. Les pécheurs seraient ainsi les trafiquants et non ceux qui les convoient.

Les relations complexes entre djihadistes et les acteurs locaux

Dès le début des années 2000 et l’apparition du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) dans la région, des rapports ambigus se sont noués entre des groupes locaux et les organisations djihadistes. Avec le développement de la contrebande dans la région, et notamment l’explosion du trafic de cocaïne, ces organisations se sont mises à travailler ensemble ou à se combattre dans le but de contrôler ces flux toujours plus lucratifs. Le maître mot des dirigeants du GSPC au Sahel au début des années 2000 a été de s’allier aux tribus locales les plus importantes afin de pouvoir s’insérer dans les réseaux locaux, de gagner le soutien des populations dans le but d’être en mesure de participer aux trafics les plus lucratifs.

L’argent de la drogue comme dénominateur commun

Dans le cas du GSPC, cela s’est par exemple traduit par les mariages de Mokhtar Bel Mokhtar, chef de la katiba la plus importante d’AQMI à l’époque, avec des filles de grandes familles locales, dont par exemple une fille originaire de la tribu Bérabiches. Abdelkrim Al Targui, cousin d’Iyad Ag Ghali, a été le premier non-algérien a être nommé à la tête d’une des brigades d’AQMI, la katiba Al-Ansar. A l’époque, le rôle des tribus touaregs dans le trafic était celui de convoyeurs ou de passeurs entre les différentes zones traversées par les routes de la drogue. Au fur et à mesure de l’expansion djihadiste dans l’espace saharo-sahélien, les tribus ont du composer avec ces nouveaux acteurs.

Les différentes organisations djihadistes ont également essayé de mettre en place une véritable politique d’aide aux populations en redistribuant une partie de l’argent issue des trafics dans l’économie locale en se ravitaillant par exemple auprès des populations, sans discuter les prix des denrées vendues souvent bien plus chères que leurs valeurs réelles. Enfin, la misère sociale de ces régions désertiques et notamment le manque de perspective de la jeunesse a favorisé l’expansion des effectifs des mouvements djihadistes dans la zone par des éléments locaux. Les revenus tirés des trafics ont permis aux djihadistes de devenir un véritable Etat dans l’Etat et ont surement participé à la faillite de l’Etat Malien dans la région.

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