Hommage de David Gakunzi à Jimmy Cliff, né James Chambers, disparu le lundi 24 novembre 2025.
Dites-moi que celui qui racontait nos histoires, celui dont la voix douce et mélodieuse interprétait avec justesse ce que nous ressentions et ce dont nous rêvions, celui qui chantait les choses telles qu’elles étaient et telles qu’elles pourraient être, dites-moi que celui-là chemine toujours à nos côtés. Dites-moi, oui, dites-moi qu’il respire encore.
Tant de souvenirs. Nous sommes l’innocence. Le soleil flotte sur Bujumbura et sur le Tanganyika. Des joyaux temporels nous éclairent. Des vinyles de lumière multipliant notre force vitale. Les cœurs battants, nous fredonnons The Harder They Come. Nos voix à l’unisson, nous chantons ensemble When You Are Young. Nous articulons, dessinons et étudions la couleur de chaque mot : « On est jeune qu’une seule fois dans la vie, il n’y a pas de seconde chance, alors quand tu es jeune, garde la tête haute, accroche-toi à tes rêves, sois la lueur d’espoir derrière les nuages, sois la voix de ceux qui n’ont pas de voix, sois le consolateur des âmes blessées, prend position à l’intérieur de ta propre histoire, essaie de changer le monde, essaie de transformer les rêves en possibilité, sois libre. »
Souvenirs, souvenirs. Nous grandissons dans la bonté du bon voisinage et nous suivons la courbe du temps en écoutant : Wonderful World, Let Your Yeah Be Yeah, Trapped, I can See Clear, Foolish Pride, Brother, Have You Heard The News, Vietnam, Beware, Suffering In The Land, Hypocrites, Stand Up and Fight Back, My Ancestors, I’ve Been Dead Four Hundred Years.
Comment sortir des limbes et transformer la souffrance en chant victorieux ?
Four Hundred Years. L’appel vibrant planté dans la conscience générale : « Aveugle pendant quatre cents ans : j’avais deux bons yeux, mais je ne voyais pas. Sourd pendant quatre cents ans : j’avais deux bonnes oreilles, mais je n’entendais pas. Pourquoi avais-je peur ? Muet pendant quatre cents ans : je voulais parler, mais ma langue était nouée. Mort pendant quatre cents ans : le sommeil m’a envahi, j’ai perdu toute notion du temps et de l’humanité. Mort pendant quatre cents ans. Réveille-toi, hé, hé ! Allez, réveille-toi ! »
Quatre siècles. Le passé qui remonte à la surface. Le modèle impérial et sa raison signifiant le malheur dévorant notre chair, réduisant notre humanité à l’état de bois d’ébène. Le passage du milieu. Les champs de coton et les plantations de canne à sucre. La violence corporelle. L’abîme. Et l’effroi pour marquer toute la descendance d’une blessure irrémédiable. Comment renaître quand tout n’est plus que gouffre ? Comment sortir des limbes et transformer la souffrance sans pareil en chant victorieux ?
Many Rivers To Cross. Chant de lumière vive pour conjurer la blessure. Chant de tous les âges revenant d’Ifé. Chant de tendresse hanté par l’invisible. Chant de la métamorphose. Many Rivers To Cross. Traverser la nuit.
Chant de la métamorphose. Many Rivers To Cross. Traverser la nuit
Cliff, nous disons ton nom, Jimmy Cliff. Nous disons l’île au-delà de la mer, au-delà des palmiers: Jamaica ! Oh ! Jamaica ! Le ciel constellé d’étoiles indiquant le chemin de l’émancipation, nous disons à haute voix, l’éclat du rayon éclairant notre mémoire : nous sommes parce que nous nous souvenons. Rehaussant la plénitude sonore des vallées et des montagnes, nous récitons ton œuvre musicale souffle vital, pouvoir spirituel de liaison, de rédemption et d’invention d’une nouvelle réalité.
Et, renommé Bongo Man, le verbe flamboyant transformant nos tribulations en cantiques dissipant le désespoir, Nyahbingi revendiquant l’Afrique qui manque, l’Afrique terre aimée et, sur tous les chemins du monde, où que nous allions, nous saurons toujours qui nous sommes. Nous avancerons selon notre propre rythme. Nous ne déserterons pas notre parole.
Dire ton nom. Dire nos sentiments. Nos souhaits. Nos destins. Nos cheminements. Nos émotions. Nos ambitions. Nos questionnements. Nos révoltes. Nos envies. Nos préoccupations. Nos joies. Nos peines. Nos conversations. Dire la puissance de l’imagination.
Reggae d’aurore qui élève et fait voyager
Souvenirs et sensations. Kingston, Salvador, Soweto. Strugling Man sur Radio Freedom. Le reggae, bien symbolique au pouvoir séducteur, déployant ses ailes au-delà de toutes les frontières pour dire comment affronter ce qui rend la vie invivable. Fundamental Reggae, à temps et à contretemps, réserve d’amour écartant les chimères crépusculaires; Samba Reggae, le transport redressant les corps et les cœurs. Et que, Reggae Down Babylon, Reggae Down Apartheid, toute méchanceté soit enlevée de nos esprits. Reggae, yes Reggae. One Drop Reggae House Of Roots, rub-a-dub ascendant rempli de puissance défiant toutes les vagues, Reggae d’aurore qui élève et fait voyager.
Mais l’horloge qui tourne et les années qui passent. S’il y a un début vient l’instant de la transition. L’ombre. Lorsque le temps de l’âme s’achève ici-bas, l’esprit se sépare du corps, s’en va vers Orun, l’autre monde, et se transforme en figure ancestrale.
Les tambours. Sortir les tambours séculaires. Roulement de Lê, Rumpi et Rum. Frémissements et tremblements. Vibrations intenses. Éclairs sur la terre. La danse extatique des initiés. En lévitation, honorer les anciens. Savoir qu’on n’est jamais seul, qu’on est toujours soutenu, même si on ne le sait pas, même si on ne le voit pas, par ceux qui veillent sur nous.
Lorsque le temps de l’âme s’achève ici-bas, l’esprit se sépare du corps, s’en va vers Orun
Ame bienveillante, âme libre, de la rive lointaine à la rive natale, habillés en blanc, nos calebasses recouvertes de tissus immaculés, faire résonner de ce côte-ci de la vie, ton verbe majestueux : Journey, Journey / Well, The Years Have Come and The Years Have Gone / I Have Love and I Have Been Loved / Journey, Journey On…
Et, gravée au-dessus de notre complainte, l’empreinte indélébile d’une présence phosphorescente. En ces temps où, de l’avenir, nous ne savons pas grand-chose et où le passé risque de nous recommencer si nous n’y prenons pas garde, qu’entre présence et absence, la grâce et l’énergie positive de l’oracle nouveau, né James Chambers, continuent d’éclairer nos chemins.

