Nadine Gordimer : l’image et le mot

Si l’alphabétisation est un droit de l’homme inaliénable, savoir lire un slogan publicitaire ne suffit pas pour s’estimer alphabétisé, affirme dans ce texte Nadine Gordimer, romancière sud-africaine, prix Nobel de littérature en 1991.

Au commencement était le Verbe. Le Verbe qui fut Création. Sa conversion en écriture nous est parvenue lorsque, hiéroglyphe ou idéogramme, il fut gravé pour la première fois sur la pierre ou tracé sur un papyrus, et qu’il passa du parchemin à l’imprimerie de Gutenberg. C’était une autre Genèse : celle de l’alphabétisation. C’était – et cela demeure – ce talent merveilleux que seuls les êtres humains possèdent dans le miracle de la création (nous avons su conquérir le ciel).

Si notre nouveau millénaire est, en effet, dédié à une redéfinition des droits de l’homme et à leur respect, il devrait impérativement inscrire l’alphabétisation comme l’un des droits inaliénables.

D’après l’UNESCO, plus de 700 millions d’adultes ne peuvent ni lire ni écrire et plus 72 millions d’enfants ne vont pas à l’école, privés d’un héritage qui leur revient de plein droit : l’alphabétisation. En Afrique du Sud, d’où j’écris ces mots, l’analphabétisme touche près de la moitié de la population dans certaines régions rurales. Quelles en sont les raisons à l’échelle mondiale ou près de chez nous, où que nous vivions ?

La pauvreté et le manque d’infrastructures sont les causes les plus évidentes dans les pays pauvres et en développement. On peut voir à quel point l’effet économique est désastreux au sein des populations défavorisées : lors de l’installation d’une chaîne de montage automobile en Afrique du Sud, les recherches ont montré que beaucoup d’ouvriers pouvaient suivre les ordres donnés verbalement, mais étaient incapables de lire les instructions.

Par ailleurs, les universités professionnelles sont confrontées au problème d’étudiants manifestement qualifiés pour être inscrits, mais sans avoir le vocabulaire ou la maîtrise de l’écrit requis pour suivre les cours. Le manque de candidats aptes à occuper des postes-clés dans le domaine de la gouvernance, des services sociaux, de l’industrie et du commerce, est criant. Le Président Mbeki disait récemment que, pour répondre aux besoins de l’économie croissante de l’Afrique du Sud – leader sur le continent africain en termes de ressources et d’infrastructures –, nous devrions faire venir de la main-d’oeuvre qualifiée de l’étranger pour combler le vide, particulièrement dans l’industrie, et aider les Sud-Africains à se former. Une version améliorée sans doute de l’adage «Aidez-vous les uns les autres».

Mais revenons à l’essentiel. On ne devrait pas avoir à le dire, mais on le dit tout de même : l’alphabétisation est la base de tout apprentissage, même celui des connaissances scientifiques numéro-idéogrammatiques autrement plus complexes.

Pour retourner à la source, qui est l’écriture, nous connaissons aujourd’hui une situation intermédiaire qui est largement répandue : la semi-alphabétisation. C’est surtout vrai pour les pays multilingues où, du fait d’une longue colonisation, une langue étrangère, la deuxième langue– non pas la langue maternelle, non pas le Verbe originel de l’habitant – est devenue et demeure la langue véhiculaire. Naturellement, il est difficile de lire et d’écrire la langue véhiculaire avec autant d’aisance et de précision que sa propre langue, une fois que l’on maîtrise l’alphabet. Mais le professeur et écrivain de renom Es’kia Mphahlele m’a dit que la plupart des Sud-Africains noirs terminent leur scolarité semi-alphabétisés dans leur langue maternelle, au même titre que les Sud-Africains blancs ou issus d’autres milieux ethnolinguistiques.

Être en mesure de lire un slogan sur un panneau d’affichage ou dans les bulles d’une bande dessinée, mais ne pas être capable de comprendre le vocabulaire d’un poème ou de saisir dans une prose littéraire les multiples nuances de la syntaxe et les tournures qui ouvrent de nouvelles perspectives à la compréhension de soi, ce n’est pas être alphabétisé. Ce n’est pas ça le droit de l’homme dont devrait bénéficier chaque individu.

L’information ne peut et ne pourra jamais remplacer, rendre désuète la réflexion – quête du savoir, de l’intelligence et de l’esprit humains qui, tous les lecteurs le savent bien, vient de la communion avec le Verbe

Si les pays en développement ont davantage de raisons d’être parvenus à une semi-alphabétisation, ils ne sont pas seuls dans cette situation culturelle. Les universités aux États-Unis aboutissent au même résultat, reflet des valeurs culturelles actuelles de leur société. Au Royaume-Uni, on rencontre le même phénomène de jeunes hommes et de jeunes femmes, nés et éduqués dans le berceau de la langue anglaise, qui ne peuvent ni lire ni écrire en utilisant toutes les ressources de leur langue maternelle. Même si la pauvreté et le manque d’accès à l’éducation sont responsables de ce néant qu’est l’analphabétisme dans notre monde, ils ne justifient ni n’expliquent le phénomène très répandu de la semi-alphabétisation.

Le fait est que nous sommes tous logés à la même enseigne, pays depuis longtemps développés ou en développement, malgré l’abîme entre nations riches et pauvres, face à la menace que l’image fait peser sur l’écrit. Depuis le premier tiers du 20e siècle, l’image défie le pouvoir de l’écrit en tant que stimulation de l’imagination, en tant qu’ouverture de la réceptivité humaine. Les histoires lues le soir aux enfants de la classe moyenne ont été remplacées par une heure passée devant la télévision ; dans les bidonvilles de tous les pays pauvres du monde, les antennes de télévision désignent des écrans alimentés par des groupes électrogènes et une absence totale de livres. Des bibliothèques scolaires et communautaires n’existent pas dans les villages et les villes où l’on peut louer des cassettes vidéo.

Certes, les images télévisées sont accompagnées par la parole, parfois par du texte, mais c’est l’image qui décide du rôle secondaire que jouera le mot.  L’écrivain américain William Gass donne une excellente définition du mot écrit, dans sa patrie, le livre : « Nous ne comprendrons pas ce qu’est un livre ni pourquoi il vaut plusieurs vies… Si nous oublions à quel point est important pour lui son corps, cette architecture créée pour tenir ensemble ses lignes en toute sécurité… Les mots sur un écran ont une existence virtuelle, à coup sûr… mais ils n’ont aucune matérialité, ce ne sont que des ombres et quand la lumière change, ils disparaissent. Hors de l’écran, ils n’existent pas en tant que mots. Ils n’attendent pas d’être revus, relus ; ils attendent juste d’être fabriqués à nouveau, rallumés. »

Oui, l’image d’un texte, d’un mot disparaît de l’écran ; pour la rappeler, avec les autres images, nous devons avoir un appareil, un cellulaire, une batterie, un accès à l’électricité. Le livre n’a besoin de rien de tel. Il suffit d’une main pour le tenir et tourner ses pages encore et encore, dans le bus, dans le métro, dans une baignoire, au sommet d’une montagne, dans une file d’attente.

Il ne s’agit pas de tourner le dos au progrès. Les immenses avancées en matière de technologies de la communication constituent une révolution de l’information qui offre de grandes possibilités pour le développement social, si on en fait bon usage. Mais elles doivent être accessibles économiquement aux millions de personnes dans le monde, au risque de voir leurs vies écrasées par l’oligarchie financière de la mondialisation.

L’information ne peut et ne pourra jamais remplacer, rendre désuète la réflexion – quête du savoir, de l’intelligence et de l’esprit humains qui, tous les lecteurs le savent bien, vient de la communion avec le Verbe, maniable et accessible à l’infini, entre les pages nichées sous une reliure cartonnée ou en format de poche.

D’abord, il y a eu le livre du film. Maintenant, c’est le livre du web. Ne laissons pas faire.

Photo : ©Grey Villet//Time Life Pictures/Getty Images

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