Lettre à Kylian Mbappé et à tous ses coéquipiers de l’équipe de France de football. Texte de David Gakunzi.
Vous ne ramènerez donc pas la Coupe du Monde de football à la maison, cette année. Et alors ? Vous ramènerez autre chose : la joie collective que vous nous avez procurée cet été.
Semaine après semaine, match après match, vous avez affronté les vents contraires et les vents brûlants avec flamboyance et élégance, évolué sur tous les terrains d’Amérique avec panache, fluidité, rythme, talent, rigueur, improvisation et maîtrise, dessiné une véritable épopée artistique pour notre plus grand plaisir.
Il nous est arrivé, saisis par l’euphorie, emportés par une liesse sans retenue, de hurler, de crier de toutes nos cordes vocales, de casser la voix et la démarche, de basculer dans l’irrationnel devant nos petits et grands écrans. Devant vos prouesses époustouflantes.
Vous qui avez éclaboussé de votre splendeur cette compétition planétaire
Champions, vous êtes nos champions, jeunes gens. Vous qui avez éclaboussé de votre splendeur cette compétition planétaire. Et, bataillé, au-delà des enceintes sportives, contre ces funèbres briseurs de rêves vous agressant jusque dans votre identité, remettant en cause votre légitimité à représenter le visage de votre pays.
La haine et l’état du monde. Les discours oppressifs et oppressants. À quoi donc pense l’homme ou la femme au cœur sans profondeur qui se lève le matin en n’ayant pour toute promesse personnelle quotidienne à accomplir que faire du mal aux autres ? Manger leur force vitale. Saccager leurs destins. Tourmenter, terrifier, épuiser, dévitaliser d’autres cœurs. Fabriquer des nœuds coulants, incendier, réduire à néant d’autres êtres humains ?
Notre mémoire n’oubliera pas.
Ni les propos abjects obsessionnels de cette sinistre sénatrice paraguayenne ressuscitant sans vergogne les signifiants ténébreux du racisme biologique du XIXe siècle, réactualisant avec une certaine jouissance l’héritage de haine raciale et le vocabulaire suprémaciste des adeptes des Lois Jim Crow habillés de cagoules blanches, brandissant des croix enflammées, semant la terreur au cours du siècle dernier aux Etats-Unis, accusant leurs victimes d’habiter une couleur de peau synonyme de menace et de péché, qualifiant les Africains-Américains de « brutes » ontologiquement sauvages, destructrices, criminelles, à pendre et terminer par le bûcher. Ni le discours, tout aussi épouvantable, tenu par l’ancien premier ministre espagnol ; discours colportant des préjugés implicites monstrueux, fondé sur un présupposé effroyable : l’identité de chaque personne relèverait du sang ; la fameuse et tragique théorie de la « limpieza de sangre ».
Nous avons vu avec nos yeux ce langage de haine si féroce, si brutal, sans masques ni fards, propagé en mondovision. Vu comment vous avez été la cible d’une violence symbolique inouïe, comment vous avez été attaqué, menacé et harcelé.
Mais, avons-nous tous vraiment réalisé la gravité de ces actes abjects, odieux, discriminatoires ? Avons-nous tous compris, bien compris, l’ampleur de leurs conséquences humaines, physiques et émotionnelles ? Saisi la nature du stress chronique et la profondeur des blessures visibles et invisibles persistantes qu’elles génèrent, à court, à moyen et long terme ? L’étendue de leur impact sur l’équité et la neutralité sportives ? La manière dont ces agressions répétitives convergent pour influencer les résultats, les parcours, la progression et la réussite des acteurs visés ?
Comment réagir contre cette moisissure, cette haine récurrente ?
Que faire pour qu’un match de football soit juste ce qu’il devrait être : juste un simple match de football, un beau moment de convivialité ? Comment refuser la normalisation de la violence symbolique, de la mauvaiseté, des propos discriminatoires, des discours de haine ? Comment garantir un environnement de rivalité, de rencontre, de compétition, sain, équitable, égalitaire, protégeant tout le monde ? Comment réagir contre cette moisissure, cette haine récurrente ?
Faire l’autruche ? Pratiquer l’évitement ? Relativiser les faits ? Tourner le dos aux victimes ? Ignorer leur douleur ? Laisser les victimes se débrouiller toutes seules ? Ostraciser celles qui osent élever la voix pour faire entendre leurs vécus, leurs pensées, leurs sentiments ? Ignorer la réalité et perpétuer de ce fait tous ces cycles d’abus ? Ou prendre le taureau par les cornes, mettre en place des systèmes de prévention sérieusement dissuasifs ? Sortir le carton rouge contre tous les partisans des ténèbres ?
Votre voie. Votre réponse à votre niveau. Réponse hautement saluée durant le tournoi.
Sur la scène publique, porter crânement toutes ses couleurs, refuser de baisser la tête et de ravaler sa langue, garder l’honneur dans le regard et la parole, parler avec résolution pour être entendu. Le football est un langage. Le langage de la vérité. De l’unité. De l’égalité. De la fraternité. Le football est une carte du monde sans frontières. « Football is freedom » dit un jour, Marley. Parler. Parler librement. Refuser d’être agressé et forcé au silence; dépasser la crainte des représailles en meutes et dire ce qu’on a à dire.
Le football est une carte du monde sans frontières
Et sur le terrain, mettre en mouvement ses idées. Que le talent coule. La grâce contre l’agressivité. La grâce contre l’aigreur. Sublimer le football. Champions, oui, champions, par votre créativité rejetant la destructivité. Par votre vitalité. Votre joie d’évoluer ensemble. Votre conviction que la joie n’est pas une dépense sans intérêt. Que le football est un acte culturel !
Gratitude, toute notre gratitude, pour ces moments envoûtants que vous nous avez offerts. Ces instants de temporalité suspendue : phases de jeu aussi phosphorescentes que l’or solaire, buts somptueux de rêve américain.
Oui, certes, cependant, néanmoins, au bout de l’épopée, du voyage, le grand soir tant espéré n’est pas arrivé.
Et alors ?
L’incertitude est l’autre nom de ce ballet mêlant tensions et suspens, ce théâtre mélodramatique que l’on appelle football. L’inconnu. L’imprévu. L’imprévisible. La défaite. Car, le talent ne prémunit pas contre l’expérience de toute déconfiture. Car, il y a des jours où les choses ne se passent pas comme prévu. Où des facteurs inopinés sont plus puissants que l’effort collectif, que la volonté individuelle, le plan de jeu savamment élaboré, le style de jeu adopté, l’anticipation, le pressing et le contre-pressing et tout le reste. Des jours où on n’y arrive pas, où on perd son mojo, où la victoire vous échappe et la fête vous fait faux bond. Où on s’écrase sur le sol. Et montent la désillusion, la tristesse et la colère. Et s’installe l’amertume. Et ce sentiment, cette sensation, cette impression d’avoir raté l’opportunité qui ne se représentera plus. L’occasion unique. Historique.
Comment surmonter le désarroi engendré par ces moments de brûlure ?
L’attitude. Un champion peut tanguer, vaciller, mais il sait qu’il ne doit pas perdre complètement pied, ni à l’instant de la gloire et du sacre, ni quand souffle le vent mauvais de la déconfiture. Il sait que si elle est dévastatrice, si elle a un goût âcre et amer, chaque désillusion est une occasion de progresser, une véritable leçon; que la défaite fait partie de la sémantique du football. « Le terrain de football, dit Camus, est une véritable université ».
La défaite fait partie de la sémantique du football
Gardez donc le cap sur vos rêves, jeunes gens. Être champion ne se résume pas à monter sur un podium, à gagner une médaille d’or, d’argent ou de bronze, à soulever un trophée planétaire. Combien de légendes titanesques jamais auréolées du titre de champions du monde ? Des noms ? Tel fut le destin de Johan Cruyff, surnommé « le magnifique », soleil levant du football total ; telle fut la destinée de Socrates, Docteur Socrates, le génie des Corinthians, avec sa silhouette longiligne et sa démarche chaloupée. Deux magiciens du ballon rond, deux légendes. C’est qu’être champion, c’est quelque chose de plus élevé qu’une simple distinction. De plus immense qu’un titre gagné. C’est la quête permanente de l’excellence. C’est que le football n’est pas seulement une compétition, c’est tout un art.
Échappés de bouts de nulle part bétonnés et de cités périphériques, le ballon comme voie de mobilité géographique et ascenseur social, surmontant très tôt toutes sortes d’obstacles, jouant avec courage contre le destin, habités par ce sentiment qu’il faut être deux fois plus performants que tout le monde pour obtenir la même reconnaissance, naviguant avec cette impression qu’aucune erreur ne vous sera pardonnée, traçant votre chemin avec ténacité, vous voilà maintenant, trônant là, tout en haut, sous les feux des projecteurs, à force de transformer l’insignifiant des cours d’immeubles en poussières d’étoiles.
D’autres chemins de félicité se présenteront
Alors, ne perdez pas vos prochaines années à ramer dans les tourments du remords, accablés de tristes regrets pour cette Coupe non ramenée à la maison qui vous semblait pourtant destinée. Appréciez plutôt le chemin parcouru et regardez devant vous. Persévérez. Continuez d’avancer le plaisir de jouer planté dans votre regard. D’autres chemins de félicité se présenteront. Vous accomplirez, sans l’ombre d’un doute, d’autres exploits prodigieux. La fête est loin d’être terminée.
Et, merci pour ce qui perdurera : ces instants éphémères et durablement vifs de gratuité ludique, ces souvenirs si allègres, si rafraîchissants le temps d’un été étouffant de canicule, gravés dans nos mémoires comme les notes d’une mémorable chanson estivale.
La joie était vraiment tangible.






